Géopolitique, souveraineté et développement — Une réflexion pour sortir de l'immobilisme stratégique
Et si la question la plus importante n'était plus seulement « À qui appartient Mayotte ? », mais aussi « Comment créer les conditions d'un avenir que les populations auraient intérêt à partager ? »
Cette interrogation ne remet pas en cause la revendication comorienne sur Mayotte. Elle invite à réfléchir aux instruments capables de faire évoluer une situation figée depuis plus d'un demi-siècle.
Depuis 1975, les Comores défendent l'intégrité territoriale de leur archipel. Plusieurs résolutions des Nations unies ont soutenu cette position.
La France invoque notamment les choix exprimés par les Mahorais, dont la consultation de 2009 a confirmé la volonté d'accéder au statut départemental.
Deux lectures historiques, juridiques et politiques s'opposent.
Mais un constat s'impose : cinquante années de revendications n'ont pas permis de résoudre le différend.
Il faut donc poser une question stratégique : comment défendre une cause sans enfermer toute une politique dans la répétition de ses arguments ?
1. Avoir des arguments juridiques ne suffit pas à transformer une réalité politique
Le droit international demeure un fondement essentiel de la position comorienne.
Mais les relations internationales obéissent également aux rapports de forces, aux intérêts économiques, aux alliances et aux aspirations des populations.
Une résolution peut renforcer la légitimité diplomatique d'une revendication. Elle ne garantit pas, à elle seule, sa traduction politique.
Cela ne signifie pas qu'il faille abandonner le droit.
Cela signifie qu'il faut compléter la légitimité juridique par une capacité réelle d'influence, de négociation et d'attraction.
Une stratégie efficace doit articuler trois dimensions :
— Le droit, pour défendre les principes.
— Le développement, pour renforcer les capacités du pays.
— La confiance, pour rendre possibles de nouvelles relations entre les populations.
Négliger l'une de ces dimensions affaiblirait l'ensemble.
2. L'erreur stratégique serait de confondre proximité historique et adhésion politique
Mayotte, Anjouan, Mohéli et Grande Comore partagent des éléments d'histoire, de culture, de langues, de traditions et de relations familiales.
Ces liens sont précieux.
Mais ils ne signifient pas que toutes les populations portent aujourd'hui les mêmes aspirations institutionnelles.
Une politique de rapprochement doit prendre cette réalité au sérieux.
On ne construit pas la confiance en demandant d'abord à son interlocuteur d'adhérer à sa position.
On commence par identifier ce que l'on peut réaliser ensemble malgré les désaccords.
Le rapprochement humain ne doit pas être présenté comme une adhésion politique déguisée.
C'est une condition essentielle pour que les initiatives soient crédibles, acceptées et durables.
3. Le véritable rapport de forces se construit aussi par la réussite économique
Un pays ne renforce pas seulement son influence par ses discours diplomatiques.
Il la renforce aussi par la qualité de ses institutions, de ses infrastructures, de ses entreprises et de ses services publics.
Pour les Comores, la priorité doit être de construire une économie capable de créer des emplois, de transformer ses ressources et d'améliorer les conditions de vie.
Cela suppose notamment une électricité fiable, une eau potable accessible, des soins essentiels, une formation professionnelle adaptée et une administration plus efficace.
Il faut également mobiliser les investissements productifs, y compris ceux de la diaspora, sans compromettre la sécurité de l'épargne.
La prospérité ne règle pas automatiquement un différend territorial. Mais la faiblesse économique limite les marges de manœuvre diplomatiques.
Le développement n'est donc pas une alternative à la diplomatie. Il en constitue l'un des fondements.
4. Passer de la géopolitique de la confrontation à celle des intérêts partagés
Imaginons des entreprises associant des investisseurs de Mayotte, d'Anjouan, de Mohéli et de Grande Comore.
Une société de transformation de produits agricoles.
Un partenariat dans la pêche ou les services maritimes.
Une entreprise numérique employant des jeunes de plusieurs îles.
Un programme commun de formation technique.
Ces projets n'exigent pas nécessairement un accord préalable sur la souveraineté.
Ils exigent surtout des partenaires volontaires, des règles claires, des investissements viables et une gouvernance professionnelle.
L'État peut faciliter leur émergence, sans se substituer systématiquement aux entrepreneurs.
La logique est simple : lorsque des acteurs ont intérêt à coopérer, ils disposent de raisons concrètes de préserver leurs relations.
Ces intérêts ne suppriment pas les divergences politiques. Ils peuvent cependant réduire les obstacles à la coopération.
5. Le sport, la jeunesse et la culture : des instruments d'influence trop peu exploités
L'expérience des Cœlacanthes mérite attention.
El Fardou Ben Nabouhane, né à Mayotte, et Faïz Selemani, issu d'une famille mahoraise, ont porté le brassard de capitaine de la sélection comorienne.
Ces parcours montrent que des collaborations sont possibles dans le respect des choix individuels et des règlements sportifs.
Pourquoi ne pas développer davantage d'académies partenaires, de formations d'entraîneurs, de compétitions amicales et d'échanges entre jeunes ?
Les mêmes possibilités existent dans la musique, la recherche, l'enseignement, la santé et l'entrepreneuriat.
Les Jeux des îles de l'océan Indien de 2027 pourraient offrir une occasion de renforcer ces initiatives.
Mais une véritable politique de rapprochement doit aller au-delà des événements ponctuels.
Il faut créer des habitudes de coopération, pas seulement des occasions de rencontre.
6. Une nouvelle méthode : avancer sans attendre le règlement définitif du différend
Je propose de réfléchir à une stratégie progressive reposant sur quatre engagements.
Premier engagement : préserver les positions juridiques. Les coopérations pratiques ne doivent pas être interprétées comme une renonciation implicite aux positions de souveraineté des parties.
Deuxième engagement : respecter le volontariat. Aucun acteur mahorais ne devrait être sommé de choisir entre sa participation à un projet commun et ses convictions politiques.
Troisième engagement : privilégier des réalisations vérifiables. Les partenariats doivent être évalués à partir des emplois créés, des formations réalisées, des services améliorés et des investissements effectivement engagés.
Quatrième engagement : associer les sociétés civiles. Entrepreneurs, universitaires, associations, sportifs et professionnels de santé peuvent contribuer au dialogue, dans le respect des compétences des autorités publiques.
Cette méthode pourrait être expérimentée entre 2027 et 2035, avec une première phase consacrée à quelques projets pilotes.
Elle n'exige pas de promettre une solution rapide au différend.
Elle exige de commencer à produire des résultats.
7. La question décisive : quel avenir proposons-nous aux nouvelles générations ?
Un jeune Mahorais, Anjouanais, Mohélien ou Grand-Comorien se préoccupe de son avenir.
Il veut étudier, travailler, entreprendre, se soigner, voyager légalement et vivre en sécurité.
Les discours historiques ont leur importance. Mais ils ne remplacent ni un emploi, ni une école, ni un hôpital.
La crédibilité d'une politique se mesure aussi à sa capacité à répondre à ces aspirations.
Il serait donc réducteur d'opposer la défense de l'intégrité territoriale au développement économique et humain.
La véritable ambition consiste à penser les deux ensemble, sans nier les différences de statut et de choix politiques.
CONCLUSION — LA SOUVERAINETÉ SE DÉFEND. LA CONFIANCE SE CONSTRUIT.
La question de Mayotte ne disparaîtra pas parce que les populations échangent davantage.
Elle ne sera pas davantage résolue par la seule multiplication des déclarations diplomatiques.
Le défi consiste à concevoir une stratégie qui préserve les principes tout en ouvrant de nouvelles perspectives.
Une stratégie fondée sur le droit, mais consciente des réalités.
Une stratégie qui renforce l'économie comorienne, sans considérer la prospérité comme un instrument de contrainte politique.
Une stratégie qui respecte les aspirations des Mahorais, tout en permettant aux Comores de poursuivre leur revendication par les voies diplomatiques.
Une stratégie qui fait de la jeunesse, des entreprises, du sport et de la coopération des acteurs du rapprochement.
Car la grande question n'est pas seulement de savoir comment défendre une histoire commune. Elle est aussi de savoir comment rendre possible un avenir partagé.
Et cet avenir ne pourra être construit durablement que par des populations qui y trouvent leur intérêt, leur dignité et leur liberté de choix.
Darchari MIKIDACHE
Économiste — Président du Cercle des Économistes et des Experts Comoriens (CEEC)
Réflexion personnelle — Octobre 2026
www.darcharimikidache.com
Repères documentaires
- Assemblée générale des Nations unies, résolution 3385 (XXX), 12 novembre 1975, admission des Comores à l'ONU.
- Assemblée générale des Nations unies, résolution 31/4, 21 octobre 1976, question de l'île comorienne de Mayotte.
- Journal officiel de la République française, décision du 29 mars 2009 proclamant les résultats de la consultation des électeurs de Mayotte.
- Saïd Omar Allaoui, Mayotte : la question !, L'Harmattan, 2024.
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